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« Bonsoir, je commence par la situation à l’international. » Comme un rituel, cette formule retentit dans le foyer de tous les Français, à l’heure du dîner. Depuis le 22 janvier, un homme au visage rond et au crâne dégarni, apparaît derrière un pupitre. Sa voix a beau être étonnamment calme, chacun tremble en l’entendant. Au micro, Jérôme Salomon fait le long décompte des victimes de l’épidémie due au coronavirus. Chaque jour, le tableau se noircit : toujours plus de cas, de décès, partout, tout le temps. Rien qu’en France, le premier mort du 5 février, paraît bien loin. Depuis le bilan s’est alourdi : 9 le 6 mars, 127 le 15, 450 le 20, 1 696 le 26 et 2314 ce samedi soir. Dès qu’il parle, ce n’est jamais bon signe. Même si, ces derniers soirs, il met un point d’honneur à s’attarder sur les guéris.

Ce jeune quinquagénaire, qui aura 51 ans le 26 avril, est depuis deux ans le directeur général de la Santé. « Le DGS », comme on l’appelle dans le jargon. Un poste stratégique jusqu’ici totalement méconnu du grand public. Et pourtant, dans les faits, cet homme est le bras droit du ministre de la Santé. Un numéro 2, propulsé en première ligne dans la gestion d’une épidémie à peine croyable. « Il est le tampon entre les scientifiques et le gouvernement. Un fusible », résume un de ses pairs, médecin comme lui.

D’une discrétion absolue

Mais qui est vraiment le professeur Jérôme Salomon ? « Vous n’arriverez jamais à faire deux pages sur lui », s’esclaffe l’un de ses confrères lorsqu’on lui indique travailler sur un long portrait. Secret, réservé, pudique… tous nous décrivent un homme d’une discrétion absolue. Habitué de l’ombre, ce haut fonctionnaire de gauche se retrouve catapulté en pleine lumière. « Personne n’a été aussi exposé que lui sur une période aussi courte », constate Djillali Annane, chef de la réanimation de l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches, où il l’a rencontré il y a vingt ans.

VIDÉO. Coronavirus : qui est Jérôme Salomon ?

Pourtant, Salomon est loin d’être un débutant. Avant d’être « Monsieur Coronavirus », ce Parisien de naissance a oscillé entre cabinets politiques et médicaux. Professeur de médecine, il a assis sa réputation sur sa connaissance des maladies infectieuses, des virus émergents, des épidémies… en plein dans le mille, comme si le coronavirus était fait pour lui ! « Ce qu’il dit est éclairé par ce qu’il sait », lâche comme une évidence, Gilles Pialoux, à la tête du service infectiologie de l’hôpital Tenon. Or, l’expert en santé publique a toujours eu soif de savoir.

Ce docteur en épidémiologie enfile tour à tour sa blouse de chercheur à l’Institut Pasteur, enseigne à l’université de Versailles, soigne les malades à Garches. Un peu de médecine, un peu de politique. Un peu de politique, un peu de médecine. « Jérôme, je l’adore. Il est vraiment bien formé, le type! Je l’avais repéré lorsqu’il était interne et je l’ai recruté en 97, quand j’étais ministre de la Santé, se remémore Bernard Kouchner. C’était le plus jeune de mon cabinet mais un vrai pro de la sécurité sanitaire. Il formait une sacrée dream team avec Martin Hirsh ( NDLR : actuel patron des hôpitaux de Paris ). »

Un rôle dans la pénurie de masques ?

Le jeune infectiologue prend goût aux sphères du pouvoir. Quinze ans après Kouchner, on le retrouve auprès de Marisol Touraine, devenue ministre de la Santé sous Hollande. Puis, en 2016, il rallie le candidat Macron, et rédige le volet sanitaire de son programme présidentiel. « Il a une compétence rare, celle d’être à la fois un expert de santé publique et médecin. Il sait gérer des patients, des urgences, des familles », dit son ami immunologiste Olivier Lambotte. Cette double casquette, c’est ce qui fait sa légitimité de DGS, assurent à l’unisson ses proches. « Il est l’homme de la situation », tranche Djillali Annane.

Tous ne sont pas du même avis. Ce jeudi, trois soignants ont affirmé qu’ils allaient déposer une plainte contre lui, pour « défaillances dans la gestion de la crise sanitaire. » Ce qui fait le plus grincer des dents, c’est le manque, aberrant, de masques. De jour en jour, on découvre que les stocks ont fondu comme neige au soleil sous le quinquennat de François Hollande. Mais voilà, à l’époque, Jérôme Salomon est déjà dans la garde rapprochée de l’Etat. De 2013 à 2015, il est conseiller, en charge de la sécurité sanitaire, auprès de la ministre Touraine.

Après avoir travaillé avec deux ministres de la Santé, Kouchner et Touraine, Salomon rallie le candidat Macron en 2016./Reuters/Ludovic Marin
Après avoir travaillé avec deux ministres de la Santé, Kouchner et Touraine, Salomon rallie le candidat Macron en 2016./Reuters/Ludovic Marin  

Une période pendant laquelle le renouvellement du matériel de protection ne semble pas être une priorité. Salomon a-t-il sous-estimé leur importance? Quel rôle a-t-il joué dans cette pénurie? Lors de son traditionnel point presse du soir, l’intéressé botte en touche. « On a eu un retour d’expérience. A chaque fois, des avis d’experts ont orienté le gouvernement sur la bonne réponse globale ». Comprenne qui pourra.

«Il mérite mieux que de faire le décompte des morts à la télé»

A plusieurs reprises, il a aussi insisté : pas besoin de masques pour toute la population en temps de coronavirus. Vraiment? Son propos était pourtant plus direct sur le papier. En 2009, il cosigne avec Bruno Lina, aujourd’hui membre du Conseil scientifique entièrement dédié au Covid-19, un livre d’entretiens intitulé « la vérité sur la grippe A H1N1 » (édition Frison-Roche), qui fait le point sur la gestion de cette épidémie. À la question, « l’efficacité des masques est-elle prouvée? », le docteur Salomon répond : « les masques sont des mesures barrière tout à fait efficaces. »

« Bien sûr qu’il le sait! rebondit son ex-collègue le professeur Annane. Si on en manque aujourd’hui, il n’y est pour rien. Je pense qu’il a fait remonter le problème mais que les décisions politiques n’ont pas suivi. Jérôme est très respectueux des institutions, il ne dira jamais publiquement qu’un truc ne va pas. » « Connaissant le personnage, on peut difficilement le soupçonner d’avoir pris cela à la légère. Il est convaincu par la prévention. Il aime les procédures, mettre les choses à plat. L’a-t-on écouté? Peut-être que son problème est qu’il n’est pas capable de taper du poing sur la table », suppose Christian Perronne, son ancien patron, qui l’a connu dès son internat à Garches, « en culottes courtes. »

En somme, un élève discipliné comme le résume à lui seul son bureau, tourné vers les Invalides : du gel hydroalcoolique partout et le serment d’Hippocrate accroché face à lui. « Il ne sécrète pas d’anticorps, s’amuse l’infectiologue Eric Caumes. Il est toujours très courtois, poli et correct. C’est un mec sympa qui mérite mieux que de faire le décompte des morts à la télé. » Comme tout bon soldat, il fait sienne la stratégie de la Grande Muette. Le DGS ne nous accordera d’ailleurs pas une minute d’interview, estimant qu’il doit s’effacer devant l’ampleur de la crise. Si avec ses amis et collègues il aime discuter longuement de vache folle, d’Ebola, de Lyme ou de résistance aux antibiotiques, rares sont ceux qui reçoivent ses confidences.

Un pianiste et mélomane, pas toujours soutenu par ses pairs

Même après un an de service militaire, effectué ensemble à l’Hôpital d’instruction des armées Bégin, son copain Olivier Lambotte décrit « un garçon sérieux qui ne se livrait pas beaucoup. C’est quelqu’un de foncièrement bon et calme. Pas sûr de l’avoir vu se mettre en colère. Il faut vraiment empiler les assiettes pour que ça craque. » Après douze mois à soigner main dans la main des militaires « plein de parasites bizarres et de virus », il ne connaît que quelques bribes de sa vie privée. « Je n’ai pas essayé de lui poser des questions, concède Lambotte, ça l’aurait gêné. »

Jérôme Salomon a exercé à l’hôpital de Garches (Hauts-de-Seine), en tant que spécialiste des maladies infectieuses et tropicales./Institut Pasteur
Jérôme Salomon a exercé à l’hôpital de Garches (Hauts-de-Seine), en tant que spécialiste des maladies infectieuses et tropicales./Institut Pasteur  

De lui, on sait que son arrière-grand-père a découvert dans les années 1920 le vaccin contre la diphtérie. Qu’il est fin pianiste et mélomane. Et que sa respiration, il la trouve – ou plutôt la trouvait avant la crise – à Quiberon, lors de grandes balades au bord de l’eau, avec ses trois grands enfants. « Il a une passion pour eux. Il en parle toujours avec une extrême proximité et les conseille sans les obliger. C’est un bon papa, un homme moderne du XXIe siècle », confie Didier Guillemot, qui a dirigé sa thèse de recherches et est devenu son ami.

Divorcé, il parle toujours avec respect de son ex-femme. Son seul défaut, selon Guillemot : « Comme beaucoup de médecins, Jérôme manque d’opiniâtreté sur les questions de recherches. Il saute sur mille sujets en même temps, comme lorsqu’on entre dans une pâtisserie et que l’on veut manger tous les gâteaux. » Sa discrétion, lui, la justifie par son vécu. « Vous savez, quand on se prend des baffes, on cloisonne. Il n’a pas toujours été soutenu par ses pairs, certains ont essayé de le vassaliser. Après ça, on fait attention à ce que l’on dit. »

Un fin politique à la «vie de chien»

Mais que l’on ne s’y méprenne pas, tout cela n’empêche pas Jérôme Salomon d’être un fin politique. La maîtrise de sa communication, il en fait la démonstration tous les soirs lorsqu’il s’adresse aux Français : mots pesés, lâchés d’un ton égal, quelle que soit la gravité de ses annonces. « Il ne prend pas un air tragique », salue Bernard Kouchner. « Perdre son sang-froid, ce n’est pas son genre. Il sait ce qu’il veut. En tant que collègue, on sentait qu’il était sur une trajectoire, une destinée. Il ne faisait pas partie des confrères pour qui on se dit : il va rester vingt ans ici, à l’hôpital », raconte Anne-Claude Crémieux, professeure en maladies infectieuses.

Lorsqu’il exerçait à Garches (Hauts-de-Seine), Salomon avait imaginé le scénario d’un hôpital à l’heure d’une attaque bioterroriste. Transformation des bâtiments, isolement des patients infectés, intubation de malades contagieux… ou comment l’exercice s’est transformé en réalité avec la pandémie de coronavirus. Si, à l’écran, le directeur général de la Santé paraît impassible, comment l’homme vit la situation ? « Ses journées sont épouvantables, il a une vie de chien, dort à peine, a dû abandonner les séances de gym du matin qu’il s’imposait depuis sa nomination à la DGS », livre pêle-mêle son entourage. Il suffit de bien l’observer pour voir ses yeux se rapetisser semaine après semaine.

« Il est fragile, pas au sens de il va craquer mais sa motivation fait qu’il va se donner sans compter et sans se protéger, redoute Djillali Annane. Le risque est qu’à la fin, il soit malheureux. C’est sur lui que toutes les critiques vont tomber une fois la crise terminée, alors qu’une chose est sûre, il ne le mérite pas ». Qu’en dirait l’intéressé ? A un ami qui lui a récemment envoyé un SMS de soutien, lui disant de tenir la barre, Jérôme Salomon lui a répondu : « Je la tiens ! »

BIO EXPRESS

26 avril 1969 : naissance à Paris de Jérôme Salomon.

2002 : médecin, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales, il exerce à l’hôpital Raymond Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine)

2013 : pendant deux ans, il devient conseiller, en charge de la sécurité sanitaire auprès de la ministre PS de la Santé, Marisol Touraine.

8 janvier 2018 : nommé directeur général de la Santé (DGS) par Agnès Buzyn, alors ministre.

22 janvier 2020 : au pupitre du ministère, il ne sait pas encore qu’il donne la première d’une longue série de conférences de presse. Chaque soir, il fait un point sur la situation de l’épidémie de coronavirus en France et dans le monde.

17 mars 2020 : après les mesures de confinement, il continue ses points presse mais sans journaliste. Chaque intervention est filmée et retransmise sur les réseaux sociaux et par les chaînes d’information en continu.



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